Par Aurel GAULIN
Le 9 août 2008, Fredy Villanueva, un jeune homme de 18 ans, tombait sous les balles d’un policier à Montréal-Nord. Sa mort, survenue dans le stationnement de l’aréna Rolland, a provoqué une onde de choc dans le quartier et à travers le Québec, soulevant une série de mobilisations dénonçant le profilage racial et les violences policières. Dix ans plus tard, en 2018, la municipalité annonçait la création d’une œuvre commémorative visant à honorer sa mémoire, inscrire son histoire dans l’espace urbain et rappeler son nom aux passant·e·s. Ce geste se voulait un symbole de reconnaissance, une tentative d’inscrire durablement dans le paysage montréalais le souvenir de cette tragédie. Pourtant, sur le mur même où Fredy a perdu la vie, ne subsiste qu’un espace vide et silencieux, dénué de toute inscription. À cet endroit précis, où le souvenir devrait s’imposer, c’est plutôt l’effacement qui frappe.
C’est cette dissonance entre l’annonce publique et l’absence concrète de représentation qui a éveillé ma curiosité. Comment expliquer qu’un projet annoncé avec une telle portée symbolique ait laissé si peu de traces visibles dans le quartier directement concerné? Avant même de débuter mon enquête de terrain, une question s’est imposée : où se trouve cette murale commémorative? Cette interrogation a constitué le point de départ de ma recherche. J’ai sillonné les rues de Montréal-Nord, interrogé des résident·e·s, observé les façades du quartier, consulté les ressources de la bibliothèque locale. À ma grande surprise, plusieurs personnes rencontrées ne reconnaissaient ni le nom de Fredy Villanueva, ni l’image que je leur montrais. Rapidement, un constat s’est imposé : aucune fresque n’avait été réalisée dans ce secteur.
Face à cette absence tangible, j’ai élargi mes recherches au-delà de l’espace physique, me tournant vers les archives numériques: articles de presse, publications sur les réseaux sociaux, reportages télévisés. Peu à peu, un autre pan de l’histoire s’est révélé. En août 2018, la mairesse de l’arrondissement, Christine Black, déclarait à Radio-Canada que le projet initial de murale soulevait des enjeux « très polarisants » au sein de la communauté. Elle évoquait la nécessité de « se tourner vers l’avenir » plutôt que de raviver les tensions. Le projet de fresque fut alors abandonné au profit d’une commémoration plus symbolique: l’inauguration de la « Place de l’Espoir » et l’enfouissement d’une capsule temporelle, censée transmettre un message d’espoir aux générations futures.
Ce n’est que quatre ans plus tard, en 2022, que la murale en hommage à Fredy Villanueva a finalement vu le jour – mais non pas à Montréal-Nord. L’œuvre a été installée à plus de 13 kilomètres du lieu du drame, dans une ruelle peu fréquentée du quartier Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension. Aucune plaque ne la désigne, aucun texte ne la contextualise, et le nom de Fredy n’y figure pas. Située derrière un bâtiment d’Hydro-Québec, sans signalisation et hors de la vue des passant·e·s, l’œuvre semble reléguée à un espace secondaire, presque invisible. Retrouver la murale a d’ailleurs nécessité un travail d’enquête rigoureux. Aucun article ne précisait son emplacement. C’est en recoupant les indices visuels d’un reportage télévisé avec des images de Google Street View que j’ai pu en localiser l’emplacement exact. Cette implantation soulève une question fondamentale: quelle place accorde-t-on réellement à la mémoire de Fredy Villanueva dans l’espace public montréalais? Cette mise à l’écart de l’œuvre dans le tissu urbain ne semble pas anodine. Elle renforce l’impression d’un geste mémoriel hésitant, voire inconfortable, qui peine à assumer pleinement l’inscription de cet épisode marquant dans l’histoire récente de Montréal.
Officiellement, le déplacement de la fresque aurait été motivé par des « enjeux de sécurité ». Mais ce choix d’externalisation et de discrétion s’inscrit dans une dynamique plus large de gestion de l’espace public, où les formes de mémoire dites sensibles ou contestées tendent à être atténuées, déplacées, voire neutralisées. En lieu et place d’une fresque sur le site du drame, la capsule temporelle de la Place de l’Espoir symbolise un avenir à venir — un avenir dans lequel les revendications des familles, les critiques des pratiques policières et les appels des mouvements sociaux peinent à trouver un écho. Les formations policières demeurent inchangées, et les « enjeux polarisants » se répètent.
La murale, bien que finalement réalisée, reste marquée par ces tensions. Produite par l’artiste Monk.E et financée par l’organisme Article 47, elle a vu le jour grâce à la collaboration de plusieurs acteurs communautaires. Lors de l’inauguration, la mère de Fredy était présente. Elle a exprimé l’espoir que le portrait de son fils soit perçu comme fidèle, déclarant : « J’espère que tout le monde va le voir comme ça, c’est de même qu’il était, mon gars ». Elle a cependant formulé un regret: l’absence de son nom sur l’œuvre.
Cette omission, en apparence anodine, renvoie à un phénomène plus vaste dans la mise en récit des événements douloureux. Comme la mobilisation qui a suivi la mort de Fredy Villanueva — fréquemment réduite à des épisodes de violence dans les récits médiatiques — la murale elle-même semble faire l’objet d’une neutralisation. Ce n’est pas uniquement l’œuvre qui a été déplacée, mais bien la mémoire qu’elle porte, reléguée à la périphérie du récit collectif.
Dans ce contexte, le rôle de l’art urbain à Montréal-Nord mérite une attention particulière. Ce territoire, marqué par de fortes inégalités sociales, a longtemps fait de ses murs des espaces de revendication. Pourtant, le graffiti, autrefois subversif, tend aujourd’hui à être institutionnalisé, alors que les murales à vocation commémorative ou décorative se multiplient, notamment le long du boulevard Rolland. Le cas de la fresque dédiée à Fredy Villanueva illustre bien cette tendance à la régulation des mémoires urbaines, où certaines figures historiques, comme René Lévesque ou Jackie Robinson, bénéficient d’une visibilité marquée, tandis que d’autres récits — plus dérangeants, moins consensuels — sont relégués à des lieux plus discrets.
L’espace public, loin d’être neutre, devient alors un miroir sélectif des mémoires collectives. Ce qui est mis en lumière et ce qui est tenu à distance révèle des choix politiques et culturels sur ce que l’on souhaite se rappeler — ou oublier. Pourtant, déplacer une histoire ne suffit pas à la faire disparaître. Effacer un nom d’une murale n’empêche pas ce nom de continuer à résonner. Fredy Villanueva demeure inscrit dans les interstices urbains, sur ces murs qui refusent l’oubli.
Source : Radio-Canada. (2018). L’absence de monument à la mémoire de Fredy Villanueva déçoit. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1115885/montreal-monument-memoire-fredy-villanueva-anniversaire
Pour citer cet article : Gaulin, A. (2025). À la recherche de la murale de Fredy Villanueva, Socioship.
L’auteur est étudiant en troisième année de sociologie à l’Université de Montréal. Il s’intéresse particulièrement aux inégalités sociales et aux rapports sociaux de genre.

