Par Cécile VAN DE VELDE

Sur une échelle de 0 à 10, comment noteriez-vous votre vie, si 10 vaut pour « la vie la meilleure pour vous», et 0 « la vie la pire » ? Cette question constitue en réalité un indicateur standardisé, appelé « échelle de Cantrill ». Elle donne lieu à la publication régulière du World Happiness Report qui compare les niveaux « bonheur » – ou pour être plus juste, de satisfaction par rapport à la vie –, de part et d’autre de la planète.1

Or, selon le tout dernier rapport de 20252, les Québécois·e·s donnent en moyenne la note de 7,30 à leur vie3. Ils figurent ainsi parmi les plus heureux du monde, talonnant de près les pays nordiques, toujours au sommet du bonheur planétaire. Le Québec se place juste derrière la Finlande (à 7,76), le Danemark, la Suède, la Norvège, puis l’Islande, soit au 6ème rang mondial.

Une « scandinivisation » du Québec? 

Avec une telle note, les Québécois·e·s arrivent systématiquement devant les autres provinces canadiennes. Y aurait-il ainsi un « paradis québécois » en Amérique du Nord? En matière de bonheur, le Québec devance par exemple l’Ontario, la Colombie-Britannique et l’Alberta, pourtant plus riches. Dans l’ensemble, les Canadiens évaluent nettement moins bien leur vie (6,66). C’est, au final, grâce aux Québécois·e·s que le Canada reste placé devant les États Unis, classés 24ème. 

Or, fait marquant, ce différentiel de bonheur était auparavant exactement inversé : dans les années 1980, le Québec se situait au contraire bien en-dessous des autres provinces en matière de satisfaction de vie. Comme le souligne l’économiste Christopher Barrington-Leigh4 de l’Université McGill, le Québec a amorcé une forme de « révolution silencieuse » en termes de bonheur à partir des années 90 : la satisfaction des Québécois·e·s a alors connu une hausse fulgurante pour finalement dépasser celui du reste du pays vers 2003. Les courbes du bonheur entre le Québec et le reste du Canada se sont ainsi inversées en moins de trois décennies. 

Comment expliquer un tel « bonheur québecois » ? Selon Christopher Barrington-Leigh, il serait le fruit d’un profond mouvement de « scandinivisation » de la société québécoise : les choix collectifs du Québec à la suite de la Révolution Tranquille l’ont rapproché des États « sociaux-démocrates » nordiques, avec des politiques plus généreuses, des normes sociales plus égalitaires, un déclin du poids de l’Église, une croissance économique relativement soutenue, et une identité collective plus cohérente. 

Ce que dit la sociologie du bonheur 

Ce diagnostic rejoint les travaux en sociologie et en économie du bonheur, qui montrent que la satisfaction par rapport à la vie n’est pas seulement une affaire intime, mais aussi et surtout une construction collective. Au niveau d’une société, elle dépend de profonds ressorts structurels. Ceux-ci sont loin de se résumer au seul niveau de richesse, et renvoient aussi à des facteurs politiques, sociaux et institutionnels. Si l’on résume, le bonheur d’une société tient en sa capacité à donner à ses citoyens à la fois de la sécurité (sociale et financière) au présent, et de l’espoir collectif pour l’avenir – soit, en quelque sorte, des « racines » et des « ailes ». Nous pouvons en particulier retenir trois leçons : 

Première leçon : l’égalité compte tout autant, sinon plus, que la richesse. Certes, au niveau collectif, le bonheur dépend en partie du niveau de revenu, et en réalité, l’argent fait bien le bonheur… Cependant, il ne constitue qu’un élément, très partiel, de l’équation. Le « paradoxe d’Easterlin » montre qu’une fois un certain seuil de revenu franchi, l’augmentation de la richesse ne se traduit plus forcément par davantage de bonheur. Davantage que l’argent, c’est alors le niveau d’égalité qui va être déterminant pour accroître le bonheur des citoyens. Le sentiment de justice sociale, l’accès aux biens publics et une égalité relative des revenus tendent à favoriser un niveau élevé de bonheur collectif. Comme le résument les épidémiologues Kate Pickett et Richard Wilkinson5 : « Pour vivre heureux vivons égaux! ». La limitation des inégalités par la redistribution permet en effet d’éviter les effets négatifs de la comparaison sociale, qui, comme le montrent les travaux de Claudia Senik6, est particulièrement nuisible au bonheur.

Deuxième leçon : Ie bonheur collectif dépend également de la confiance que les citoyens peuvent porter envers les autres et envers les institutions. Le bonheur se nourrit donc d’un fort sentiment du « vivre ensemble » : plus on a confiance en la possibilité de compter sur les autres en cas d’épreuve, plus on aura tendance à évaluer positivement notre vie. Le rapport note à cet égard un exemple frappant : un clivage déterminant pour comprendre les différentiels de bonheur entre sociétés est le fait d’avoir confiance qu’un portefeuille perdu va vous être remis – et donc de pouvoir compter sur la bienveillance de quelqu’un d’anonyme pour vous aider. De plus, un haut niveau de confiance dans la société et ses institutions est également essentiel, car il tend à atténuer la peur de tomber entre les mailles du filet social. Et donc, la présence d’un tissu social cohésif, de solidarités communautaires actives, ainsi que de politiques robustes et stables favorisent la hausse du bonheur collectif. 

Troisième leçon : l’espoir et l’optimisme collectif font la différence. Se sentir libre de ses choix, croire que demain sera meilleur, avoir une vision positive de l’avenir sont autant de facteurs qui contribuent fortement au bien-être perçu. Autrement dit, le « sentiment de l’avenir » – pour reprendre l’expression forgée par Nicolas Duvoux7 – est un facteur déterminant de la satisfaction déclarée au sein d’une société. En particulier, le fait « avoir l’impression de pouvoir faire des choix de vie » s’avère un indicateur particulièrement clivant. À l’inverse, l’anxiété sociale, l’insécurité économique ou les perspectives bouchées tendent à peser lourd sur le moral collectif. Une « politique du bonheur » devrait donc viser la réduction des « stresseurs de vie » nuisibles au bonheur collectif, et favoriser une espérance de vie en bonne santé, un bon niveau d’éducation, un chômage faible, des perspectives de croissance, etc.

Or, sur ces trois plans, le Québec coche plusieurs cases : un niveau d’égalité post-impôts plus élevé que dans les autres provinces, une valorisation des biens publics (santé, congés, éducation), et un tissu social encore fort, favorisant l’optimisme collectif.  Certes, la confiance dans les institutions y reste bien moins élevée qu’au sein des pays scandinaves, mais la société québécoise est souvent décrite comme « tissée serrée », avec des normes sociales relativement souples, une religiosité faible, et une valorisation du droit de choisir – ou de re-choisir – sa vie. 

Une ombre au tableau : la baisse du bonheur chez les jeunes 

Cependant, il subsiste une ombre au tableau : la baisse du bonheur chez les jeunes. Les moins de 35 ans rapportent un recul important de leur satisfaction de vie, et la fameuse « exception québécoise » résiste surtout chez les générations plus âgées. Malgré une moyenne élevée, les Québécois ne se disent plus aussi heureux qu’avant, et la baisse de -0,4 au Québec est attribuable surtout aux jeunes adultes. La distribution du bonheur suivait auparavant plutôt une courbe en U – plus heureux lors de la jeunesse et la vieillesse, moins heureux à l’âge adulte –, mais aujourd’hui, ce sont les plus jeunes qui décrochent.

Les facteurs de cette baisse sont désormais connus : une forte pression financière qui pèse sur les parcours (prix du logement, précarité de l’emploi), une hausse des inégalités à l’intérieur de cette génération, une forte anxiété sociale et climatique, des problématiques émergentes d’isolement et de compétition qui minent la confiance aux autres. Même si les jeunes générations valorisent fortement la liberté de choisir leur vie, elles vivent dans un climat d’incertitude, et l’optimisme collectif vacille. Ce phénomène n’est pas propre au Québec ; il est observable dans tout le Canada, comme aux États-Unis.

 À quand un « Ministère du bonheur » ? 

Or, cette chute du bonheur juvénile au Québec n’est pas sans soulever certains enjeux politiques. 

On le sait, et le rapport le rappelle : la baisse du bonheur est corrélée à la montée des populismes, qu’ils soient de droite ou de gauche. Associé à un faible niveau de confiance, un bonheur en berne tend à alimenter un populisme de droite – comme aux États-Unis – ; associé à une forte confiance, il favorise l’émergence d’un populisme de gauche. Ces processus permettent de comprendre par exemple l’actuelle polarisation européenne entre populisme de droite et de gauche. Autrement dit, le bonheur est également un puissant indicateur politique.

Face à ces enjeux, une question s’impose : comment transmettre ce « bonheur québécois » aux plus jeunes générations ? À quand un « Ministère du bonheur », qui veillerait à solidifier les conditions sociales et politiques de cet optimisme collectif pour la décennie à venir ?

  1. Cette question a été posée à plus de de 100 000 personnes dans 140 pays, sur la base d’un échantillon représentatif. Pour chaque société, les réponses moyennes ont été ensuite lissées sur 3 ans, afin d’atténuer les effets de conjoncture.  ↩︎
  2. Helliwell, J. F., Layard, R., Sachs, J. D., De Neve, J. E., Aknin, L. B., & Wang, S. (2025). World happiness report 2025. https://www.worldhappiness.report/ed/2025/ ↩︎
  3. Les données propres au Québec n’étaient pas publiées officiellement, mais elles ont été communiquées par un des co-auteurs du rapport au journaliste Vincent Brousseau-Pouliot (La Presse) :
    Vincent Brousseau-Pouliot, « Heureux comme un québecois », La Presse, 20 mars 2025.
    https://www.lapresse.ca/dialogue/chroniques/2025-03-20/heureux-comme-un-quebecois.php ↩︎
  4. Barrington-Leigh, C. P. (2013). The Quebec convergence and Canadian life satisfaction, 1985–2008. Canadian Public Policy, 39(2), 193-219. https://wellbeing.research.mcgill.ca/publications/Barrington-Leigh-CPP2013-Quebec-convergence-CPP.pdf ↩︎
  5. Pickett, K., & Wilkinson, R. G. (2019). Pour vivre heureux, vivons égaux! Comment l’égalité réduit le stress, préserve la santé mentale et améliore le bien-être de tous. Les liens qui libèrent. ↩︎
  6. Senik, C. (2014). L’économie du bonheur. Média Diffusion. ↩︎
  7. Duvoux, N. (2023). L’avenir confisqué: inégalités de temps vécu, classes sociales et patrimoine. Puf. ↩︎

Pour écouter le segment : 

Cécile Van de Velde, « Le bonheur, une exception québécoise? », Tout peut arriver, Radio Canada, Marie Louise Arsenault, April 26, 2025.

A écouter également :
« Pour vivre heureux vivons égaux » lu par Christian Nadeau et Cécile Van de Velde
, Radio Canada Première, Broadcast « Plus on est de fous plus on lit », interviewed by Matthieu Dugal, April 24, 2019.

Pour lire le rapport : 

Helliwell, J. F., Layard, R., Sachs, J. D., De Neve, J. E., Aknin, L. B., & Wang, S. (2025). World happiness report 2025. https://www.worldhappiness.report/ed/2025/

Pour citer cet article : Pour citer cet article : C. Van de Velde. (2025). « Pourquoi les Québécois sont-ils heureux ? ». Socioship.

En savoir plus sur Socioship

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture