Par Juliette GAGNÉ
« En général, est-ce que tu penses qu’on se découvre ou qu’on se construit? »
Dans le cadre de mon projet de thèse, j’ai réalisé, au cours des six derniers mois, une série d’entretiens avec soixante jeunes âgés de 15 à 30 ans. Cette question, que je posais en conclusion de chaque entretien, a suscité un vif intérêt chez les participant·e·s. Bien que les discussions aient porté principalement sur la musique — mon appel à participation ciblait des jeunes amateur·ice·s de musique — la dernière portion de l’entretien abordait plus largement leurs représentations de l’identité et du passage à l’âge adulte.
Mon intérêt de recherche réside dans la compréhension du rôle que joue la musique dans la construction du sentiment d’identité chez les jeunes. Au centre de ma démarche se trouve une interrogation fondamentale : comment en vient-on à développer un sentiment clair et distinct de qui l’on est ? Cette question revêt une importance particulière dans un contexte où, comme plusieurs travaux le soulignent (Illeris, 2003; Blatterer, 2009; Villatte et al., 2017; Côté, 2019), la construction identitaire est devenue une préoccupation centrale, et souvent anxiogène, pour de nombreux et nombreuses jeunes. Si la psychologie a longtemps dominé les approches de cette question, ma recherche vise à mettre en évidence la dimension culturelle et sociale de ce processus. Dans un monde où les trajectoires de vie sont de moins en moins linéaires, les jeunes doivent souvent s’appuyer sur un sentiment d’identité subjectif pour faire des choix d’orientation. De ce fait, leurs conceptions de l’identité influencent directement leur manière de vivre ces choix et leur rapport au processus de subjectivation.
L’idée de « se découvrir » renvoie à une vision essentialiste de l’identité, postulant l’existence d’un « vrai soi » inné, préexistant et authentique. En revanche, « se construire » renvoie à une approche constructiviste où l’identité se forge activement à travers les choix, les expériences et les contextes sociaux. Ces deux perspectives induisent des processus identitaires distincts : alors que la découverte de soi est associée à l’introspection et à la réflexivité, la construction de soi est liée à l’exploration des possibles. Comme nous le verrons, les réponses des jeunes interrogé·e·s se situent rarement dans un pôle unique, mais cherchent plutôt à articuler ces deux visions à travers des répertoires culturels distincts.
Un regard culturel et social sur l’identité
Les conceptions de l’identité — est-elle interne ou externe ? nous est-elle attribuée ou doit-on la façonner ? — sont intimement liées aux contextes sociohistoriques (et économiques) dans lesquels les individu·e·s évoluent . Nous construisons tou·te·s des « théories implicites » du monde et de nos propres processus psychiques, à partir des ressources culturelles disponibles. Ces éléments, même s’ils ne sont pas toujours consciemment mobilisés, tendent à s’agencer selon des formes récurrentes, constituant ce que Swidler (1986) nomme des « répertoires culturels ».
Dans mes entretiens, une réponse récurrente s’est rapidement imposée, illustrant bien l’existence d’un répertoire partagé :
« Hum, c’est une bonne question… Est-ce qu’on se découvre ou on se construit… Je pense que c’est les deux en fait. Je pense qu’on se découvre, et qu’on se construit ensuite sur la base de ce qu’on a découvert. »
Cette réponse, souvent accompagnée d’un « je sais pas si c’est clair » exprimé avec humilité, témoigne d’une volonté de conciliation entre les deux pôles. Elle traduit une conception duale selon laquelle il existerait une base identitaire initiale — perçue comme innée — sur laquelle viendraient se greffer des choix de vie, des modifications, des apprentissages. Une analogie récurrente illustre cette perspective : celle de la maison. La « maison identitaire » se construirait sur des fondations préexistantes, mais serait sujette à des rénovations, des agrandissements, des réaménagements.
Trouver sa base : l’identité authentique
Ce premier pôle repose sur l’idée que chaque individu possède une essence singulière, une forme d’authenticité originaire, stable dans le temps. Comme l’explique un participant :
« Je pense aussi qu’il y a peut-être une certaine partie de nous-mêmes qui est prédéterminée. Puis, je ne parle pas de Dieu ou de spiritualité. Je parle vraiment que dans qui on est, il y a des choses qui sont vraiment intrinsèques à notre personne. »
Ce discours fait écho à une injonction culturelle puissante, issue notamment des contre-cultures des années 1970, et aujourd’hui largement diffusée dans les sphères éducatives et médiatiques : il faudrait être « soi-même », « fidèle à qui on est vraiment ». Cette valorisation de l’authenticité s’exprime dès l’enfance et se prolonge à travers une multitude de dispositifs sociaux.
Une participante mobilise même une référence au film Inside Out pour illustrer ce qu’elle nomme le core — ces traits fondamentaux de la personnalité qui semblent constitutifs de l’individu. Un autre jeune homme insiste sur la nécessité de connaître cette base avant de « construire autour » :
« Faut que tu saches identifier t’es quoi avant de construire autour de ça. Parce que sinon, tu vas te retrouver… Tout ton monde autour de toi… s’écroule parce que t’avais une mauvaise perception de toi. »
Dans cette perspective, l’ignorance de son soi profond est source de confusion, d’échec ou d’errance existentielle.
Bâtir sur sa base : responsabilité individuelle et agentivité
À cette logique de l’authenticité s’articule un second registre discursif, centré sur l’agentivité individuelle. Les jeunes interrogé·e·s expriment une forte adhésion à l’idée que leurs décisions — aussi minimes soient-elles — façonnent leur identité. Un participant affirme ainsi :
« Je pense que toutes les décisions qu’on prend, peu importe c’est quoi dans notre vie, que ce soit juste se lever un matin, ça façonne notre personnalité. »
Ici, l’identité n’est pas une essence à découvrir, mais un projet à réaliser. L’individu est sommé de devenir l’architecte de son existence, en assumant pleinement les responsabilités de ses choix. Cette vision, très présente dans les discours contemporains sur la réussite et le développement personnel, peut toutefois devenir lourde à porter.
Certain·e·s évoquent d’ailleurs la conscience progressive qu’il est possible de changer de trajectoire, d’essayer, de se tromper. L’un·e d’entre eux·elles explique :
« Tu prends un peu plus conscience que tu peux faire ça, pis après ça décider de ne pas vouloir faire ça. Ou tu peux rencontrer telle personne ou faire telle chose pis finalement c’est pas ça que tu veux faire. Ou écouter telle affaire et finalement c’est nul, mais tu peux vraiment changer, tu n’es pas obligé d’avoir une ligne directrice. Tu peux prendre plusieurs branches. »
Mais cette liberté apparente s’accompagne d’un sentiment de surcharge : la multiplicité des possibles peut devenir paralysante. Plusieurs jeunes expriment le besoin d’un accompagnement plus soutenu :
« Oui, c’est sûr que c’est toi qui dois le faire… mais il faudrait peut-être nous guider un peu.
Cette ambivalence illustre une tension majeure dans les processus de subjectivation contemporaine : être libre de se construire est valorisé, mais cette liberté peut également constituer un fardeau dans un contexte d’incertitude structurelle.
Des répertoires culturels divergents
La singularité de ces tendances dans l’agencement des ressources culturelles ressort d’autant plus quand on observe ceux qui s’en écartent. Par exemple, une tendance marquée chez les jeunes ayant étudié les sciences sociales (notamment la sociologie) est de rejeter l’idée d’une part innée de l’identité, affirmant qu’« on se construit à 100% ». Leurs études leur ont fourni un autre cadre d’interprétation, souvent empreint de constructivisme et très sensible à l’impact de l’origine sociale sur les trajectoires de vie. À l’inverse, la posture « on fait juste se découvrir » est plus rare, mais elle a été exprimée avec force par une jeune pratiquante, ayant baigné dans la culture d’origine de ses parents : « l’identité je pense que c’est déjà là. When you’re born, tu sors du [vagin de ta mère] pis ça y est, tu vas être cette personne. C’est comme si c’est déjà écrit genre. ». Les tensions entre ses différentes influences culturelles ont d’ailleurs été un leitmotiv tout au long de son entretien.
L’analyse de ces discours met également en lumière la pluralité des répertoires culturels disponibles. Les jeunes issu·e·s des sciences sociales, par exemple, mobilisent davantage des cadres constructivistes, affirmant que l’identité est entièrement façonnée par des interactions sociales et des conditions de départ :
« On se construit à 100 %. »
À l’inverse, d’autres participant·e·s, souvent issu·e·s de milieux plus religieux ou fortement marqués par une culture d’origine, adoptent une posture plus déterministe :
« L’identité, je pense que c’est déjà là. When you’re born, tu sors du [vagin de ta mère] pis ça y est, tu vas être cette personne. »
Ces variations témoignent du rôle central des influences culturelles dans la construction des conceptions identitaires. Elles illustrent aussi l’importance de ne pas naturaliser les discours des jeunes, mais de les resituer dans leurs contextes sociohistoriques et symboliques.
Ce que nos conceptions disent de nous
Au final, la question de savoir si l’on se découvre ou si l’on se construit ne renvoie pas seulement à une opposition théorique. Elle constitue un révélateur des cadres de sens dans lesquels les jeunes s’inscrivent pour comprendre leur existence. La « vérité » ontologique de cette opposition importe sans doute moins que les usages concrets qu’en font les individus.
Comprendre les « théories implicites » de l’identité mobilisées par les jeunes, c’est donc moins chercher à trancher un débat philosophique qu’à saisir les outils culturels qu’ils et elles activent pour donner sens à leurs expériences. C’est aussi une manière de mieux reconnaître les contraintes qui pèsent sur leurs trajectoires et les appuis symboliques dont ils et elles disposent — ou non.
Intégrer ces dimensions culturelles et sociales à l’analyse permet de mieux saisir les enjeux identitaires auxquels font face les jeunes aujourd’hui. Cela constitue une étape essentielle pour élaborer des dispositifs d’accompagnement qui reconnaissent la complexité de leur vécu, sans en réduire la portée à une simple affaire de volonté individuelle.
Pour citer cet article : Gagné, J. (2025). Devenir soi : Se découvrir ou se construire ?, Socioship.
L’autrice est candidate au doctorat en sociologie à l’Université de Montréal. Ses intérêts de recherches se retrouvent à l’intersection de la sociologie de la jeunesse, des pratiques de consommation de musique et de la construction de l’identité.

