Par Cécile VAN DE VELDE

Pourquoi renoncer à Amazon ou à la Floride est-il devenu un acte politique ? Dans le sillage des récentes tensions commerciales entre le Canada et les États-Unis, un mode de résistance discret mais puissant revient sur le devant de la scène : le boycott. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il a la cote. Chacun·e y va de son « petit » boycott des produits américains : certain·e·s renoncent à leurs vacances aux États-Unis pour explorer le Québec, d’autres résilient leur abonnement Netflix ou arrêtent de commander sur Amazon. Ce n’est pas qu’une tendance anecdotique : selon un sondage Angus Reid de mars 2025, près de 70 % des Canadien·ne·s affirment désormais éviter les produits américains. Le phénomène dépasse même les frontières du pays. En Europe du Nord, les appels au boycott se multiplient eux aussi.

Une « arme pacifique »

Ce mouvement est donc on ne peut plus actuel, mais il s’inscrit dans une longue histoire de résistances silencieuses. Le terme lui-même vient du nom d’un homme : Charles Cunningham Boycott. Intendant en Irlande au XIXᵉ siècle, il est devenu malgré lui le premier « boycotté » de l’histoire. En pleine crise agricole, il refuse une baisse des loyers malgré les demandes exprimées. Face à cette intransigeance, les paysans adoptent une stratégie inédite : plus personne ne lui parle ; plus personne ne travaille pour lui ; même le facteur cesse de lui livrer son courrier. Isolé, ignoré, Boycott est forcé de quitter la région. Il ne laissera derrière lui qu’un nom, devenu synonyme de protestation sans confrontation directe.

Cette stratégie est au coeur même du boycott : refuser, silencieusement, une domination. Gandhi disait que le boycott est une « arme pacifique » plus puissante que la violence, parce qu’elle s’en prend directement au pouvoir du dominant. Boycotter, c’est dire : « je te retire le pouvoir que tu as sur moi ». Pour retirer ce pouvoir, nous retirons notre consentement et notre obéissance. Le boycott repose ainsi sur un principe clé : pour faire plier quelqu’un, il n’est pas toujours nécessaire d’aller manifester devant chez lui en criant… Il suffit de l’invisibiliser. Cette résistance silencieuse ne passe pas par la confrontation directe, mais par le retrait, et c’est là que réside sa force. 

Cette tactique d’insoumission a fondé les grands boycotts de l’histoire. Tous n’ont pas atteint leur but, bien sûr, mais certains ont marqué les grands mouvements d’émancipation du XXᵉ siècle. On pense à Gandhi et à la lutte pour l’indépendance de l’Inde, ou encore à l’Afrique du Sud, où les boycotts internationaux ont contribué à faire tomber l’apartheid.

Humiliation, colère, action 

La vague de boycott actuelle puise dans de puissants ressorts émotionnels, nourris par le retournement relationnel que nous venons de vivre avec notre voisin américain. On retrouve ici un schéma bien connu en sociologie des mobilisations : humiliation, colère, action.

Tout commence avec le sentiment d’humiliation. En rompant brutalement le cadre de la relation par des décisions unilatérales, puis en laissant s’installer l’incertitude, le président américain a opté pour une démonstration de force – économique, bien sûr, mais aussi symbolique et relationnelle. Cette volonté de soumission peut même être considérée comme une erreur tactique en sociologie des émotions : trop forte, trop visible, trop soudaine, elle s’est retournée émotionnellement contre lui. Plus encore, et c’est un point essentiel pour comprendre l’ampleur du mouvement actuel, cette humiliation s’accompagne d’un sentiment profond de trahison. Car les États-Unis étaient censés être un allié, presque un ami. Comme le dit un appel au boycott en Alberta : « Il n’y a pas de pire ennemi qu’un ami trahi. »

Ceci provoque un second temps : la colère, et le refus de se soumettre. Face à cette provocation, on se sent d’abord rabaissé – en tant que société, mais aussi en tant qu’individu appartenant à cette société. Or, ce sentiment de réduction est insupportable, et c’est là qu’émerge la révolte. Étymologiquement, le mot vient de revoltare : se retourner. C’est un geste de refus, un soulèvement pour retrouver sa dignité et dire non à cette soumission. 

On en arrive alors à un troisième temps : la mobilisation individuelle, puis collective. Nous ressentons le besoin d’exprimer ce refus de façon concrète, tangible ; mais comment agir ? Individuellement, il est difficile d’intervenir directement au niveau provincial ou fédéral. Nous mobilisons alors le principal levier immédiat à notre disposition – la consommation. C’est ce qui rend le boycott si populaire : il s’agit d’un mode de résistance accessible à tous. Alors, on dit non aux produits américains, on annule la Floride, on coupe Netflix. À l’échelle individuelle, c’est une manière de reprendre un peu de liberté et de souveraineté. Malgré le renoncement, il y a ainsi potentiellement une forme de jubilation à boycotter, un plaisir discret de reprendre du pouvoir. C’est, en quelque sorte, du micro-sabotage.

Geste individuel, force collective 

Au niveau collectif, comme dans d’autres mobilisations sociales, le boycott recrée du lien et un sentiment de cohésion. Car même s’il repose sur des gestes individuels, il prend véritablement sens dans le collectif : chaque acte isolé s’inscrit dans une dynamique partagée, portée par une volonté de reprise de pouvoir, non seulement personnelle, mais aussi du groupe. Ce n’est pas un hasard si les sondages montrent aujourd’hui une forte hausse du sentiment de fierté collective. Le boycott agit comme un catalyseur identitaire : il permet de transformer une blessure en affirmation de soi, à l’échelle d’un groupe ou d’un pays.

À grande échelle, cette stratégie s’apparente ainsi à une forme de guérilla. On ne joue pas la « grande guerre » des tarifs et des contre-tarifs, celle qui est menée au sommet par les États eux-mêmes. On opte plutôt pour une autre voie : celle des milliers de petits retraits discrets, capables d’éroder, à bas bruit, l’adversaire. Il ne s’agit donc pas seulement d’une riposte économique, mais aussi d’un acte politique et symbolique. On pourrait dire que le boycott prend aujourd’hui des airs de cancel culture transposée à l’économie. Car il ne s’agit pas seulement de ne plus consommer un produit, mais bien de retirer son soutien à ce qu’il incarne.

Petit manuel du boycott réussi 

Mais alors, au final, que faut-il pour que ça marche ? Quel peut être l’impact réel d’un boycott ? L’histoire nous montre que certains boycotts ont fonctionné, d’autres non. Parfois, ils peuvent même se retourner contre leur propre camp. Par exemple, certaines marques américaines, comme Kraft, sont en réalité produites à 75 % à Montréal. On croit alors sanctionner l’adversaire, mais on touche aussi sa propre économie. Si l’on regarde les expériences passées, trois conditions semblent essentielles pour qu’un boycott réussisse : il faut qu’il soit massif, ciblé, et durable. Sinon, le mouvement risque de s’essouffler aussi vite qu’il est apparu. On pourrait ainsi presque écrire un manuel du boycott « réussi ».

Première condition : qu’il soit massif. Il faut atteindre une masse critique pour transformer un acte individuel en véritable mouvement social. C’est ce qui a manqué au boycott de la Coupe du monde au Qatar : trop peu de gens ont suivi et ont résisté à l’appel du spectacle. Mais cette fois, au Québec, au Canada, et même en Europe, le mouvement semble tangible. 

Deuxième condition : qu’il soit ciblé. C’est là que le bât blesse aujourd’hui. Pour être efficace, un boycott doit viser une cible claire, partagée par tous. L’histoire le montre : plus la cible est précise (des marques, des secteurs), plus l’impact est fort. Or, actuellement, le boycott est trop dispersé. Boycotter « tout ce qui est américain », c’est trop large, trop flou, presque intenable.

Troisième condition : qu’il soit durable. Pour qu’un boycott ait des effets, il faut aussi tenir dans le temps, dépasser l’effet de mode, montrer à l’adversaire que la pression va durer. Le boycott contre l’apartheid en Afrique du Sud a fonctionné en grande partie grâce à sa persistance. C’est justement ce qui est le plus difficile : certains produits sont compliqués à remplacer, et la lassitude peut vite s’installer.

Un nouveau Monsieur Boycott ? 

Ce n’est pas un hasard si le boycott le plus efficace en ce moment vise les marques d’Elon Musk. Pourquoi ? Parce qu’il est bien ciblé : Tesla, X, Starlink. Et surtout parce qu’Elon Musk est devenu le visage du pouvoir – un pouvoir économique, technologique, politique-, et donc une cible idéale. C’est presque un cas d’école. On vient d’apprendre qu’il a perdu 116 milliards de dollars en quelques mois, soit environ un quart de sa fortune. Ironie de l’histoire : Elon Musk, incarnation du pouvoir économique américain, pourrait bien devenir le premier grand boycotté du 21ᵉ siècle. Notre nouveau Monsieur Boycott, en quelque sorte.

Pour écouter le segment radio sur la question du boycott, retrouvez-le dans l’émission Tout peut arriver ici: https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/tout-peut-arriver/segments/rattrapage/2013020/voir-monde-autrement-avec-cecile-van-velde-et-noemi-mercier

Pour citer ce texte : Van de Velde, C. (2025). Le boycott, une résistance silencieuse? Socioship.

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