Par Aurel GAULIN

Recension du mémoire de Johanne Gadbois, Itinérance branchée : utilisation des nouvelles technologies de l’information et des communications (NTIC) par les personnes sans abri et apports à leur intégration sociale (2021), mémoire de maîtrise en travail social dirigé par Jacques L. Boucher, Université du Québec en Outaouais. https://di.uqo.ca/id/eprint/1335


« On dirait que pour avoir [accès à] la justice, faut un e-mail ».

C’est ce qu’a glissé, à mi-voix, un travailleur de rue qui m’accompagnait lors d’une journée de bénévolat informelle à Montréal – une phrase qui, depuis, me revient régulièrement. Du Centre-Sud à Côte-des-Neiges, par un jour gris de mai, j’ai vu des corps fatigués errer entre les bibliothèques, les McDo et les files d’attente – et se rapprocher des bulles de Wi-Fi gratuites.

Cette remarque, en apparence anodine, éclaire un enjeu fondamental : à mesure que les services juridiques se numérisent, le droit devient moins accessible pour celles et ceux qui n’ont pas d’adresse fixe – ou même d’adresse courriel. Dans un monde post-pandémique saturé de numérique, l’itinérance se vit dans l’intermittence, au rythme des connexions précaires. Et l’accès à la justice, aujourd’hui, commence souvent par un mot de passe.

Une connexion vitale, mais instable

Dans son mémoire, Johanne Gadbois propose une notion éclairante pour penser cette réalité : l’« itinérance branchée » (p. 9). À travers les récits d’une douzaine de personnes en situation d’itinérance en Outaouais, elle montre que le téléphone n’est pas un luxe, mais un outil de survie, d’accès à l’information, de protection, de dignité (p. 102). Il représente même parfois le seul lien tangible avec un monde devenu interface. En entrevue, plusieurs répondant.e.s racontent comment internet leur permet de trouver un refuge, de remplir un formulaire administratif, ou de s’informer sur leurs droits. L’un d’eux, Eliot, explique même qu’il lit le Code civil en ligne pour mieux comprendre ce qui s’applique à lui (p. 105). Une pratique rare, mais révélatrice.

Aujourd’hui, dans les quartiers défavorisés de Montréal, cette réalité semble s’être généralisée. Sous le porche de la bibliothèque de Côte-des-Neiges, en face du McDo voisin, iels sont plusieurs à brancher leurs téléphones – souvent sans carte SIM – pour capter le réseau gratuit. Une femme me confie qu’elle laisse parfois son appareil en charge au local communautaire, mais redoute qu’on ne le lui vole. Pour elle, ce téléphone est plus précieux que tout : il contient ses contacts, ses documents, et les preuves de son existence.

Accéder à la justice, ou tenter de s’y connecter

À Montréal, l’accès à la justice passe par des chemins sinueux. Pour la majorité des personnes que j’ai rencontrées, les notions mêmes de « justice » et de « droits » paraissent abstraites, voire inaccessibles. Les formulaires sont en ligne. L’accès aux aides est souvent conditionné à des démarches numériques. Et les rendez-vous, de plus en plus souvent, ont lieu à distance. Le système suppose qu’une personne dispose d’une adresse, d’un numéro, d’une connexion.

L’accès numérique, en apparence universel, devient en pratique une barrière invisible – discrète, mais redoutablement efficace.

Comme le souligne déjà Johanne Gadbois dans son mémoire, l’accès aux technologies creuse de nouvelles inégalités (p. 123-125). Elle distingue les « infopauvres » des « inforiches », selon leur capacité à naviguer dans le monde numérique (p. 38-39). Mais cette fracture n’est pas binaire. Il existe des zones grises : certain.e.s empruntent un téléphone, consultent leurs courriels dans une bibliothèque, ou bricolent des stratégies de contournement.

Chercher un logement ou un emploi implique aujourd’hui un accès stable à internet. C’est une condition minimale, souvent implicite, mais systématiquement exigée. Sans téléphone, sans courriel, sans notifications, on rate les offres. On ne répond pas à temps. On décroche. Et c’est là que le fossé numérique se transforme en trappe sociale – un mécanisme discret mais structurant de désaffiliation.

Certains refuges, comme la Maison du père ou la Mission Old Brewery mentionnés dans le mémoire, n’offraient toujours pas de Wi-Fi au moment de sa rédaction. Près de cinq ans plus tard, en 2025, plusieurs des personnes rencontrées en témoignent encore : le seul endroit pour se brancher, c’est le McDo. Ou la Grande Bibliothèque, à condition toutefois de ne pas être « barré » : exclu pour un livre non rendu ou une amende impossible à payer.

Des gestes pour rester visibles

Le numérique agit ici comme une grille de tri sociale. Subtile et implacable. Profondément inégalitaire. Avoir un téléphone est devenu une condition d’insertion sociale – mais aussi une condition d’écoute et un préalable à l’accès à la relation d’aide. Car les suivis avec les intervenant.e.s sociaux.ales se font par textos. Les rendez-vous médicaux, par Zoom. L’accès aux droits, par un code envoyé à une boîte courriel.

Certain.e.s répondant.e.s interrogé.e.s par Johanne Gadbois évoquent une autre dimension du numérique : le téléphone permet de maintenir une image, une présence sociale (p. 104-107). Rester visible – même sans domicile fixe. Entretenir un compte Facebook ou Instagram, parfois un profil Tinder – autant de gestes pour préserver un sentiment de normalité, ou simplement continuer d’exister aux yeux des autres. Une manière de rester inscrit.e dans le monde, malgré l’instabilité.

Mais cette connexion a un coût. Un coût émotionnel, d’abord. Plusieurs disent redouter que leur téléphone sonne au milieu de la nuit – avec son lot d’urgences et d’angoisses. Ou que l’appareil se décharge au mauvais moment. Ou pire : qu’on le vole. Une crainte omniprésente, soulignée également par Johanne Gadbois dans son enquête (p. 114). Car perdre son appareil, c’est perdre son seul lien avec la société.

« Tout est là-dedans », me dit une femme lors de ma journée passée sur le terrain.

Reconfigurations post-pandémiques

La pandémie de COVID-19 n’a fait qu’exacerber ces écarts. Les soins, les démarches, les services d’aide : tout ou presque est passé en ligne. Mais sans que l’on se demande vraiment comment atteindre celles et ceux resté.e.s à la marge, dans l’ombre du réseau. Parfois, on a prêté des tablettes. Ou ouvert temporairement l’accès Wi-Fi. Mais ces réponses ponctuelles sont restées insuffisantes. L’inégalité, elle, est restée structurelle.

En 2025, les constats de Johanne Gadbois prennent une résonance bien particulière. Son mémoire, bien qu’écrit avant la pandémie, pressentait déjà un glissement vers une logique d’exclusion en ligne (p. 124–125). Elle décrivait les signes d’une transformation rampante : une exigence numérique insidieuse, un tri silencieux, un droit devenu conditionnel. À la lumière des réalités montréalaises actuelles, son travail appelle une mise à jour urgente – non pas dans les faits rapportés, mais dans l’ampleur qu’a désormais pris le phénomène.

Le droit à la connexion comme condition d’accès aux droits

Penser la justice aujourd’hui, ce n’est plus seulement penser la loi. C’est interroger les supports, les objets, les cadres techniques implicites. C’est aussi prêter attention aux gestes minuscules : un téléphone emprunté, un hotspot capté, un formulaire imprimé. Ce sont ces actes discrets qui dessinent, au quotidien, les contours du droit à l’existence.

Le droit à la connexion – et, avec lui, à l’information, à la communication, voire à la justice – devrait être reconnu comme un prolongement concret du droit à la ville. À défaut, les personnes itinérantes continueront de se heurter à des murs invisibles : ces interfaces qui font écran, au sens propre comme au figuré, à ce qui leur revient.

L’itinérance branchée n’est pas une utopie, mais une réalité concrète, faite de tensions, de bricolages, de ratés – mais aussi de liens maintenus, de relations construites malgré tout. À nous de choisir si la ville connectée peut aussi être une ville juste, ou si elle devient, sans même s’en apercevoir, une ville qui exclut – plus vite, plus silencieusement, en quelques clics.

Lien vers le mémoire complet : https://di.uqo.ca/id/eprint/1335

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