Par Quentin GUATIERI
Qu’est-ce que devenir adulte ? Quels en sont les rites de passage ?
Dans son ouvrage «Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe», Cécile Van de Velde proposait une analyse du contexte européen, au sein duquel elle distingue quatre modèles : s‘assumer dans les pays anglo-saxons, se placer en France, se trouver dans les pays du nord, s’installer dans les pays méditerranéens.
Jennifer M. Silva, chercheuse à l’Université Bucknell et spécialisée dans l’étude des systèmes d’inégalités a, quant à elle, réalisé une étude sur les parcours de vie de jeunes Américain(e)s défavorisé(e)s , ce qui permet d’étudier diverses dimensions sociales, sociétales et psychologiques des jeunes adultes américains.
L’auteure propose ainsi dans son ouvrage «Coming Up Short» une analyse de récits de vie d’une centaine d’hommes et femmes de la classe ouvrière ou moyenne âgé(e)s de 24 à 34 ans dans l’Est des États-Unis. Elle va chercher à comprendre de quelle façon ces jeunes passent à l’âge adulte et le sens qu’ils et elles en donnent. Silva montre que le passage à l’âge adulte des générations actuelles est en fait marqué par des rites qui sont différents de ceux des générations précédentes.
Alors que leurs parents et grands-parents envisageaient le passage à l’âge adulte par l’obtention d’un emploi stable, le mariage, la propriété et les enfants, cette génération a été contrainte de réinventer radicalement l’âge adulte en le construisant comme une quête thérapeutique et identitaire personnelle. Or, cette dimension émotive et thérapeutique est en rupture avec la vision de la classe ouvrière classique et le stoïcisme face aux émotions.
Silva identifie quatre principaux facteurs à ces changements : la chute de filets de sécurité sociaux ; la montée de l’idéologie et de la politique néo-libérale (ce facteur étant lié au premier) ; le déclin de la classe ouvrière industrielle ; et les transformations culturelles à travers sexe et la race depuis les années 60 .
Son analyse montre bien que l’idéologie libérale présente aux États-Unis, prônant le libre marché et la flexibilité, se retrouve intériorisé par ces jeunes adultes dans leur vie sociale. Nous avions fait la même remarque à propos de l’idée de méritocratie : les classes populaires en viennent à intégrer ce qui est présenté comme leur «échec».
Ainsi, les comportements de ces jeunes adultes sont marqués par une forte individualisation. Silva évoque l’émergence d’une « privatisation du bonheur » : le bien-être émotionnel est perçu comme une responsabilité individuelle. Les jeunes vont se replier sur eux mêmes et vont moins participer à la vie communautaire, tout en grandissant avec l’idée qu’ils ne peuvent compter sur personne d’autre qu’eux-mêmes.
Ceci transparaît clairement dans les entretiens effectuées par l’auteure : les jeunes Américain(e)s en difficulté financière ou émotionnelle ne blâment pas l’État, leurs élus, l’école ou le système politique et économique, mais d’abord eux-mêmes. Ils se reprochent de ne pas avoir fait assez, de ne pas avoir pris les bonnes décisions au bon moment…
La plupart des personnes interrogées ont également un jugement très dur envers les membres de leurs communauté. L’individualisme évoqué plus haut quant au passage à l’âge adulte par le biais de la réalisation de soi se retrouve aussi dans l’idée que se font ces jeunes de leurs semblables : ils estiment que si eux ont réussi à s’en sortir, ceux qui n’y arrivent pas sont fautifs, sont trop fainéants ou se laissent submerger par leurs problèmes.
Quelques exemples sont révélateurs de cette logique : dans les témoignages présents dans l’ouvrage, plusieurs personnes de la communauté noire affirment que le racisme ne joue pas en leur défaveur, et livrent un jugement très dur sur la communauté noire. Certains voient le racisme comme un obstacle à surmonter par eux-mêmes et non pas comme quelque chose de structurellement inégalitaire.
La focalisation sur soi ne laisse pas le temps à l’appréhension et la compréhension des mécanismes économiques, sociaux et politique qui viennent influencer le bien-être.
On retrouve en fait un paradoxe : il y a une méfiance vis à vis de l’État (qui explique d’ailleurs pourquoi beaucoup d’entre eux adhèrent aux idées plutôt conservatrices et républicaines du libre marché, d’une économie libérale avec un État moins interventionniste) alors que ce même système freine leur ascension dans l’échelle sociale et la sécurisation de leur parcours.
Ceci induit une rupture dans l’appréhension que ce font ces jeunes du passage à l’âge adulte. Plutôt que le mariage, ou les enfants, ces jeunes vont se livrer à un récit thérapeutique auto-centré en puisant le plus souvent dans un passé douloureux pour tenter de le surpasser et devenir indépendant pour accéder à la liberté.
L’indépendance se définit donc pour eux moins par une détachement financier vis à vis des parents que par un accomplissement psychologique. (Selon l’auteur, presque 50% des moins de 24 ans vivent d’ailleurs chez leurs parents aux États-Unis en 2013). Tout cela cela incite aussi ces jeunes à prendre moins de risques car ils ont peur de perdre le peu qu’ils ont déjà.
Pour citer cet article : Guatieri, Q. (2023). Quand la jeunesse réinvente l’âge adulte. Socioship.

