Par Léa DELAMBRE
Recension du mémoire de Laurelai Berniard, Les Kodokushi au Japon : une « autopsie sociale » en trois portraits (2025). https://umontreal.scholaris.ca/server/api/core/bitstreams/2274f8b6-0d4f-402c-821b-32aa1d35ddf6/content
Le phénomène des Kodokushi, ou « morts solitaires », désigne ces individus qui décèdent seuls au Japon et dont le corps n’est découvert que bien plus tard. Ce phénomène, lié à l’individualisation des modes de vie, à l’urbanisation et au vieillissement démographique, interroge les normes sociales et la place de la solitude dans la société japonaise.
Dans son mémoire, Laurelei Berniard adopte une approche d’« autopsie sociale », inspirée des travaux d’Eric Klinenberg (2002), pour analyser les récits construits autour des Kodokushi. Elle explore trois types de discours – médiatiques, marchands et artistiques – afin de comprendre comment ces décès sont interprétés et invisibilisés. À travers cette analyse, elle met en évidence le déni social et politique entourant ces morts et soulève des enjeux cruciaux liés à la prise en charge de l’isolement dans la société japonaise.
Les Kodokushi : une définition mouvante et un enjeu de reconnaissance
Afin de mieux cerner la signification et l’évolution du concept de Kodokushi, l’autrice s’appuie sur une revue de littérature scientifique et journalistique. Ce travail permet d’identifier les différentes définitions attribuées à ce phénomène et d’examiner l’absence de consensus quant à sa catégorisation officielle.
Si le terme Kodokushi signifie littéralement « mort solitaire », sa définition demeure fluctuante. Il recouvre des réalités diverses, depuis les décès de personnes âgées isolées dans des logements urbains jusqu’à ceux de travailleurs précaires décédant dans des conditions d’extrême solitude. Pourtant, il n’existe pas de consensus ni de données officielles pour quantifier précisément ces décès. Comme le met en avant l’autrice : « Faute de catégorisation uniforme, les « morts solitaires » restent souvent invisibles, renforçant l’idée d’un problème individuel plutôt que sociétal. » (p. 23)

L’analyse médiatique : une responsabilisation individuelle des victimes
Pour analyser la manière dont les médias traitent le phénomène des Kodokushi, l’autrice adopte une approche d’analyse de contenu portant sur un corpus d’articles issus de la presse japonaise et internationale. Cette méthodologie permet d’identifier les tendances discursives dominantes et les représentations véhiculées par les médias.
L’analyse des discours journalistiques révèle une tendance à décrire les Kodokushi sous un angle sensationnaliste, insistant sur l’horreur des découvertes de corps en décomposition tout en minimisant les causes sociales de l’isolement. Ces récits participent à une forme de stigmatisation implicite des victimes, présentées comme responsables de leur propre sort. Comme le souligne l’autrice : « Les articles médiatiques tendent à traiter les Kodokushi comme des anomalies plutôt que comme les symptômes d’un phénomène structurel, contribuant ainsi à leur marginalisation. » (p. 45)
Les entreprises de nettoyage : une mise en mots euphémisée
Dans cette section, l’autrice adopte une méthodologie d’analyse discursive appliquée aux sites web et aux communications officielles des entreprises spécialisées dans le nettoyage post-mortem. Cette approche vise à comprendre comment ces acteurs économiques présentent leur rôle et, plus largement, la gestion sociale des Kodokushi.
Un autre acteur central dans la gestion des Kodokushi est constitué par ces entreprises, qui adoptent un discours de bienveillance tout en contribuant à l’invisibilisation du problème. La normalisation de ces services illustre une forme d’aseptisation du deuil et de la solitude extrême. Selon une des entreprises analysées : « Nous nous efforçons de redonner aux lieux une dignité, afin que les familles puissent tourner la page sans porter le poids du traumatisme. » (p. 67) Ce discours met en évidence un processus de neutralisation de la mort solitaire, transformée en un simple problème logistique.

L’art comme mise en visibilité d’un déni collectif
Afin de comprendre comment l’art contribue à la mise en visibilité du phénomène des Kodokushi, l’autrice mobilise une analyse iconographique et thématique d’œuvres artistiques japonaises traitant de cette problématique. Elle examine notamment les dioramas de Miyu Kojima et les photographies de Soichiro Koriyama, qui documentent visuellement ces décès solitaires.
En contrepoint des discours médiatiques et marchands, ces productions artistiques offrent une perspective sensible sur le phénomène. Par exemple, les dioramas de Miyu Kojima, qui reproduisent fidèlement les intérieurs de défunts retrouvés tardivement, constituent un puissant dispositif de sensibilisation. Comme le souligne l’autrice : « Ces œuvres exposent la réalité brutale de la déconnexion sociale et rappellent que les Kodokushi ne sont pas de simples chiffres, mais des trajectoires humaines marquées par la solitude et l’exclusion. » (p. 115)
Résultats de recherche
À partir des données collectées, l’autrice met en évidence plusieurs tendances marquantes concernant les Kodokushi :
1. Une population majoritairement âgée mais en mutation : Si les Kodokushi ont longtemps été associés aux personnes âgées vivant seules, les données suggèrent une augmentation du phénomène chez les travailleurs précaires et les jeunes adultes.
« Contrairement à l’idée reçue selon laquelle seuls les aînés sont concernés, de plus en plus de jeunes actifs se retrouvent isolés et vulnérables à une mort solitaire. » (p. 81)
2. Des conséquences physiques et sociales majeures : La découverte tardive des corps entraîne des complications matérielles (détérioration des logements, coûts de nettoyage) et des impacts psychologiques pour les proches et le voisinage.
« L’absence de rituels funéraires et la solitude des défunts prolongent le deuil des familles et accentuent le tabou entourant ces morts. » (p. 92)
3. Une absence de réponse politique structurée : Bien que certaines initiatives locales tentent d’agir, il n’existe pas de politique publique d’envergure pour prévenir ces décès.
« Le manque de politiques publiques adaptées reflète un refus d’assumer collectivement cette responsabilité sociale. » (p. 103)
Un tabou social et politique à questionner
L’analyse des Kodokushi révèle une tension entre la reconnaissance du phénomène et son invisibilisation sociale. Si les discours médiatiques et marchands tendent à minimiser la dimension collective de ces décès, les artistes, eux, questionnent cette indifférence.
Finalement, ce mémoire met en lumière un enjeu sociétal profond : « Dans une société marquée par la solitude croissante et l’individualisme, comment réintégrer les plus isolés avant que la mort ne les rende visibles ? » (p. 120)
Le mémoire nous invite ainsi à dépasser la vision fataliste de ces décès pour interroger les responsabilités collectives et envisager des solutions face à l’isolement social grandissant.
Lien vers le mémoire complet : https://umontreal.scholaris.ca/server/api/core/bitstreams/2274f8b6-0d4f-402c-821b-32aa1d35ddf6/content
Pour citer ce texte : Delambre, L. (2025). Sur les traces des Kodokushi au Japon, Socioship.
L’autrice est à la maîtrise en sociologie à l’Université du Québec à Montréal.

