Par Aurel GAULIN

Sur un mur séparant l’autoroute Ville-Marie et le seul HLM de Westmount, à deux pas de Montréal, un graffiti brise l’ordre établi. Il clame une dénonciation brute, écrite à la main, en lettres capitales: 

« OLIVER SMITH BROKE INTO MY HOME ON MULTIPLE OCCASIONS WITH LISA ANNE-BONNETI AND MOLESTED ME AGAINST MY WILL. CONNOR GRENIER SUPPORTED THEM ».

Westmount évoque les condos, les maisons cossues, les rues bordées d’arbres. Mais à quelques pas, une autre réalité se joue. En bordure de la route 136, au pied des voies ferrées, se dresse l’unique complexe de logements sociaux régi par l’OMHM : la place Hillside. Ici, celles et ceux qui ne s’inscrivent pas dans la norme bourgeoise du quartier sont invisibilisé·e·s, relégué·e·s à la marge. 

Le graffiti du complexe Hillside brise ce silence. Il s’empare de l’espace urbain pour dénoncer une violence subie. Parmi les tags qui ornent le mur, il frappe par sa brutalité, par l’intimité de sa souffrance exposée en plein jour. Face à ces mots, impossible de détourner le regard. On entre de force dans l’histoire de cette personne – et tout porte à croire qu’il s’agit d’une femme.

Ailleurs, dans des quartiers comme Hochelaga, le graffiti est souvent un outil collectif, un acte politique inscrit dans des luttes sociales. Ici, à Hillside, il est une révolte solitaire. Une voix qui, faute d’autres moyens, s’impose sur un mur.

La place Hillside n’est pas un simple ensemble d’immeubles. C’est un microcosme des inégalités qui traversent Montréal, un vestige dans un quartier voué à la gentrification. Tandis que les projets de condos se multiplient et que les loyers flambent, Hillside dérange. Certain·es habitant·es tentent de préserver l’esprit communautaire du lieu – en témoigne le potluck annuel rassemblant les familles du complexe. Mais d’autres perçoivent ces habitations comme une zone de désordre et de criminalité. Un voisin d’un duplex avoisinant confie, sous couvert d’anonymat : « c’est des délinquants […] y brisent les vitres, les maudits ».

Cette représentation sociale alimente un cercle vicieux: plus le quartier est stigmatisé, plus la présence policière s’intensifie. Les patrouilles se multiplient, la surveillance s’accroît, et avec elles, le rejet des logements sociaux. Le phénomène NIMBY – Not in My Backyard (pas dans mon arrière-cours) – s’exprime ici avec force : les projets de luxe prospèrent, tandis que ceux destinés aux plus vulnérables sont systématiquement bloqués.

A police car parked on a snowy street

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Photo: Aurel Gaulin
A brick building with graffiti on the side

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Photo: Aurel Gaulin

Dans cet îlot d’exclusion qu’est Hillside, ce graffiti prend une résonance particulière. Ce n’est pas un simple acte de vandalisme : c’est une prise de parole radicale. Un cri dans un monde où la voix des victimes de violences sexuelles, surtout lorsqu’elles viennent de milieux précaires, est trop souvent étouffée. Le message inscrit sur ce mur entre en collision avec le discours dominant. Ce ne sont pas les résident·es qui posent problème, mais bien les inégalités qui les frappent. Le mur devient un témoin silencieux d’une double violence : celle subie par la victime, et celle perpétrée par un système qui la réduit au silence.

Il est impossible de saisir toute la brutalité de ce message sans comprendre son contexte. Sans voir, sur place, les fenêtres barricadées, les graffitis, le train qui gronde aux quarts d’heure. Sans apercevoir, juste en face, l’affiche d’un projet immobilier de prestige. Ce graffiti n’est pas qu’une dénonciation. Il est un dernier recours. Une inscription désespérée dans la ville, là où les institutions ont apparemment failli. Il s’inscrit dans la tradition des murs devenus tribunes, espaces de révolte et de mémoire. Mais ici, il ne proteste pas contre la gentrification ou la brutalité policière. Il réclame quelque chose de plus fondamental : la reconnaissance d’une souffrance. Dans une ville où la crise du logement s’intensifie, ce message est un rappel brutal, mais nécessaire.

Pour citer cet article : Gaulin, A. (2025). Un graffiti dénonciateur à Westmount. Socioship.


L’auteur est étudiant en troisième année de sociologie à l’Université de Montréal. Il s’intéresse particulièrement aux inégalités sociales et aux rapports sociaux de genre. 

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