On a tendance à associer la solitude aux personnes âgées, mais de plus en plus de jeunes en souffrent. Dans un entretien publié au sein du journal Le Monde, Cécile Van de Velde analyse les causes et les conséquences de ce sentiment qui touche la jeunesse. Elle montre que la solitude est une question sociale et politique, et une clé d’entrée pour comprendre les mutations de la société.
Nous retranscrivons cet entretien ici. Les propos ont été recueillis par Alice Raybaud.
Lien vers l’entretien complet :
Comment expliquer que les jeunes se sentent si seuls de nos jours ?
C’est un phénomène qui était là bien avant la pandémie, qui l’a mis en partie en lumière : la montée de la solitude dans la jeunesse est une tendance forte et structurelle de ces deux dernières décennies, que ce soit en Europe, en Amérique du Nord, au Japon ou en Corée par exemple. Elle est très multifactorielle et difficile à appréhender. D’abord, les jeunes se trouvent être les plus concernés par les facteurs majeurs qui créent de la solitude dans l’ensemble de la population : le chômage et la précarité de l’emploi d’abord, la mobilité géographique qu’imposent les débuts de carrières ensuite.
Des facteurs générationnels entrent aussi en ligne. Les jeunes générations se confrontent aujourd’hui à une forme de pression scolaire qui était moins présente par le passé, une pression sociale à la réussite et à choisir sa vie très tôt dans un monde qui ferme pourtant ses portes. Le face à soi imposé et le vertige créé ont tendance à mener à une forme de solitude existentielle. Celle-ci naît aussi d’un décalage entre des normes qui n’ont pas bougé concernant cet âge de la vie – où il faudrait créer des liens amoureux et amicaux très vite – et la réalité, qui est que les possibilités de mises en contact se sont réduites.

En quoi la solitude peut-elle, dans cette population jeune, s’apparenter à un « gouffre » ?
Les solitudes souvent sont passagères, transitoires, mais il y a aussi des solitudes chroniques qui ressemblent à des gouffres. J’ai vu des jeunes en situation de vulnérabilité, déjà très peu entourés et sans filets de sécurité familial ou autre, qui sont tombés dans des formes de solitudes qui finissent par absorber tout leur être. Ce que j’entends de plus en plus, c’est une solitude politique : le sentiment d’être abandonné par la société, qu’il y a trop d’adversité. Le sentiment qui en découle d’être « annulé », de ne pas exister, vis-à-vis de soi, des autres ou de la société, est très présent dans une partie de la jeunesse : il se traduit aussi par d’autres symptômes, comme la dépression.

Quel effet cette grande solitude peut-elle avoir sur la construction, à cet âge, du rapport au collectif, et même sur les comportements politiques ?
On l’a longtemps associée à une affaire intime et privée, mais la solitude a des conséquences sociales importantes. Être trop isolé peut aboutir à des formes de résignation vis-à-vis du politique. Il peut aussi créer ressentiment et colère. Des études se sont intéressées au mouvement des célibataires involontaires, les incels, et ont montré que la solitude est absolument centrale dans leurs rhétoriques misogynes et violentes. Elle peut donc devenir le déclencheur d’un discours politique de haine ou de rejet de l’autre. Ce sont les effets négatifs. Mais le mouvement #Metoo l’a montré, lorsque les individus comprennent qu’ils ne sont « pas seuls à se sentir seuls », cela peut aussi être le ressort d’une prise de parole collective pour l’émancipation.
C’est donc un enjeu politique, voire démocratique, selon vous ?
A mes yeux, la solitude est en effet une question politique et sociale majeure. Et celle des jeunes d’autant plus. Elle est une clé d’entrée pour comprendre les mutations de la société. Ce n’est pas un hasard d’ailleurs, je crois, si des ministères de la solitude naissent dans certains pays comme le Royaume-Uni et le Japon, qui ont fait le constat des sévères effets pathogènes de la montée de la solitude dans leurs populations. Un des apports de la pandémie a aussi été de révéler ces solitudes qu’on ne voyait pas. Cela devient un peu plus légitime de parler de sa solitude, à la manière de la santé mentale. Mais dans des pays comme la France, l’enjeu peine encore à être pris à bras-le-corps par la puissance publique.
Pour citer cet article: Raybaud, A. (2024). La montée de la solitude chez les jeunes. Socioship, Socioship.ca. https://socioship.ca/la-montee-de-la-solitude-chez-les-jeunes/

